Pourquoi suivre encore une nouvelle formation?

Est-ce que tu as aussi remarqué qu'appliquer des compétences apprises dans le cadre d'un cours est une chose et les appliquer ensuite dans la vie de tous les jours en est une autre? D'où vient cette différence?

Tissages
9 min ⋅ 17/10/2023

The Cape © Andrea Kowch sur https://rjdgallery.com/artist/andrea-kowch/The Cape © Andrea Kowch sur https://rjdgallery.com/artist/andrea-kowch/

Est-ce que tu as aussi remarqué qu'appliquer des compétences apprises dans le cadre d'un cours est une chose et les appliquer ensuite dans la vie de tous les jours en est une autre? D'où vient cette différence?

Il y a quelques mois, j'étais en dialogue avec une personne qui participait à un cours sur l'écoute active. Elle m'expliquait ses apprentissages et les mises en pratique dans le cours, les différentes techniques de reformulation, les techniques de clarification, etc. Elle me disait avec étonnement, qu'elle comprenait et appliquait extrêmement bien les concepts et qu'elle avait même été félicitée pour ses aptitudes. Pourtant, durant nos échanges, alors qu'elle suivait encore le cours, et même après, à aucun moment elle n'a appliqué ce qu'elle avait appris. Cela m'a interpelée. Qu'est-ce qui fait qu'elle ne s'y lançait pas?

🎓 Danser le tango, perpétuellement

L'un des points saillant, c'est que l'on répète parfois les comportements que l'on a appris avec ses partenaires de danse de l'enfance, comme si n'avions dans notre répertoire que la capacité de danser le tango par exemple. C'est-à-dire que parfois nous avons appris comment nous comporter dans une relation avec les personnes qui prenaient soin de nous (souvent nos parents, mais pas seulement), et, si celle-ci n'a pas été suffisamment sécurisante et soutenante, nous pouvons continuer à répéter nos pas de tango dans nos relations d'adulte, même si l'autre n'est pas au courant que c'est ce que l'on danse.

Par exemple, lorsque l'on a grandi dans des relations dans lesquelles l'adulte avait systématiquement tendance à devancer nos besoins ou à décider à notre place de ce qu'il nous faudrait, on peux avoir ressenti un grand sentiment de frustration. Et une des réponses que l'on peux avoir développée (mais pas la seule possible) c'est une grande préoccupation envers le fait de décider seul·e, de s'affirmer, de se faire entendre ou de ne pas se faire marcher sur les pieds. Ce faisant, on a renforcé ces aptitudes et on a renforcé la reconnaissance des signes montrant que c'est le moment de s'affirmer. Par contre, on a sans doute été moins sensible au besoin de comprendre et d'écouter ce que l'autre avait à dire.

Lorsqu'on se retrouve ensuite à l'âge adulte dans une formation, aucun enjeu relationnel n'existe. Il s'agit de situations artificielles, créées uniquement pour voir comment s'applique des concepts hors sol. Il est donc facile de danser une autre danse dans un décor est factice. En revanche, une fois revenu·e dans ses relations du quotidien, dans le vif des relations qui comptent, on va endosser à nouveau son rôle précédent, dans lequel (par exemple) ne pas se laisser marcher sur les pieds reste essentiel. Il n'est donc pas aisé de reconnaître les moments où l'on pourrait reformuler ou clarifier, car toute notre attention sera portée sur identifier des temps où le besoin de s'affirmer se fait sentir, et non sur écouter et comprendre. Entre parenthèse, les réseaux sociaux et la nécessité de faire le branding de soi-même creusent encore le sillon de ces aptitudes d'affirmation, souvent au détriment du développement des compétences d'écoute.

🎓 Dire sans le dire

Je me souviens d'avoir été fascinée par la communication non violente il y a quelques années. Après avoir dévoré un livre de Marshall Rosenberg1, regardé mille et une vidéos explicatives, pris plein de notes, étudié tous les tableaux d'émotions, ressentis, besoins, j'ai appliqué tout ça dans des cours pratiques. Et en même temps, quelque chose me chiffonnait, parce que je voyais souvent des personnes apprenant la CNV en ayant un projet pour l'autre. Ce n'est que plus tard que j'ai entendu quelqu'un (je ne sais plus qui, toutes mes excuses) expliquer que cela n'avait aucun sens d'appliquer la CNV si notre intention n'était pas de prendre soin de la relation. Et prendre soin de la relation, ce n'est pas essayer de faire comprendre à l'autre quelque chose, car s'il/elle changeait ce serait tellement mieux pour la personne et donc pour nous deux par ricochet. Avoir comme intention de prendre soin de la relation, c'est faire son possible pour qu'elle se poursuive.

Comme le dit Nora Bateson2, "Qui peux-tu être quand tu es avec moi?". Et qui tu t'autorises à être quand tu es avec moi, dépend beaucoup de ce qui passe de manière non verbale dans la communication. Si tu as l'intention de me changer ou si tu as l'intention de me faire comprendre quelque chose ou si tu as l'intention de soigner la relation entre nous, ce sont des choses différentes qui passeront entre nous, même si tu prononces exactement la même phrase. Dans les deux premiers cas, tu vas te placer de manière implicite au-dessus de moi, dans une posture de surplomb. Ce que je vais m'autoriser à communiquer en retour va refléter cela, même si je ne parviens pas à le formuler ou à le cerner clairement. Nous apprenons et captons bien plus de choses en dehors de ce qui est transparent, en dehors de ce que nous verbalisons de manière directe.

Un exemple? À l'école, nous apprenons à lever la main pour parler. Implicitement, nous comprenons que la personne à écouter par-dessus les autres, c'est le/la prof·e. Et nous apprenons aussi que nous vivons dans un monde où il a des personnes plus importantes et d'autres moins importantes. Personne ne nous le dit tel quel, c'est une leçon implicite. Nous apprenons que nous vivons dans un monde inégalitaire, et donc à l'âge adulte (études, travail, etc.), ça nous semble normal, nous l'avons intégré comme une bonne chose.

🎓 Vers un soi idéal

Et puis hormis les cours difficiles à appliquer une fois ceux-ci finis (car nous n'apprenons pas directement dans le contexte de notre vie quotidienne) il y a aussi le fait que le rayon livres du "développement personnel" a explosé, et que les techniques thérapeutiques se sont multipliées. Je me demande à quel point la foison de modalités va de pair avec le fait d'enchaîner les formations ou les stages à la recherche de ce qui va vraiment tout changer cette fois chez nous? Est-ce qu'on ne saute pas de cours en formation en stage pour s'améliorer soi-même, un peu comme on passe d'un shampooing à l'autre, sans cesse en quête de celui qui nous donnera enfin les cheveux parfaits qu'on nous a fait miroiter?

Dans quelle mesure est-ce que le développement personnel n'est pas le résultat du croisement entre le néolibéralisme et l'eugénisme? Tu as sûrement entendu parler du néolibéralisme. Qu'est-ce que c'est en deux mots? C'est l'idée de favoriser le principe de personnes individus-entrepreneuses d'elles-mêmes, en concurrence avec d'autres, qui doivent se vendre en répondant aux attentes et en fonction de ce qui se produit sur le marché. Pour ce faire, il faut développer ses propres compétences et aptitudes sans arrêt. Puisque nous sommes en concurrence, comme les autres augmentent leurs compétences, je dois aussi maintenir le rythme3.

Quant à l'eugénisme, pour rappel, il s'agit d'une idéologie ayant commencé à prendre beaucoup de place à la fin du XIXème siècle et cela s'est poursuivi ensuite (au-delà du nazisme, mais c’est une autre histoire). Avec l'avènement de la génétique, couplé à la théorie de l'évolution, est arrivée l'idée que l'on pourrait remodeler une race humaine parfaite et idéale. Pour cela, il faudrait avoir des enfants parfaits·es, ce qui se produirait par héritage génétique. En sélectionnant les traits idéaux chez les personnes et en faisant en sorte que uniquement celles-ci se reproduisent, on pourrait y arriver.

Est-ce que tu vois comment en croisant ces deux idéologies, on a tout ce qu'il faut pour faire germer l'explosion du développement personnel? Tout d'abord, on a le terreau de l'eugénisme posant comme horizon souhaitable l'impératif d'arriver à un soi idéal (la meilleure version de soi-même du coaching de vie, souvent en détournant de manière foireuse le stoïcisme) et puis les graines du néolibéralisme nous incitant à développer encore et encore nos aptitudes.

🎓 Jusqu’à tout dévorer

Dans le livre "Hospicing Modernity"4, Vanessa Andreotti dénonce ce qu'elle appelle plus largement "la modernité", définie en tant que (je traduis) "histoire unique de progrès, de développement, d'évolution humaine et de civilisation qui est omniprésente". Selon elle, cette histoire unique va de pair avec le dérèglement climatique que nous vivons. Elle note: "la modernité ne peut pas exister sans expropriation, extraction, exploitation, militarisation, dépossession, destitution, génocides et écocides. […] Par exemple, dans de nombreux récits sur la modernité, ces effets sont considérés comme des dommages collatéraux de celle-ci, plutôt que comme des conditions préalables nécessaires à l'existence de la modernité."

Vanessa continue: "L'un des tours de force de la modernité/colonialité est de se présenter comme bienveillante et omniprésente, tout en rendant invisibles sa violence et son caractère insoutenable. Dans le Nord global, le système est configuré pour soutenir les vertus de la modernité, de sorte que les critiques à son encontre, en particulier celles venant du Sud global, sont souvent accusées de ne pas savoir de quoi elles parlent. On a l'impression qu'on nous demande toujours : "Comment ne voyez-vous pas que la modernité est la meilleure chose qui soit arrivée depuis l'invention du fil à couper le beurre?" Pour mettre fin à cette idée reçue de grandeur et de bienveillance, le terme modernité/colonialité a été créé pour souligner le fait que la violence et la non-durabilité sont nécessaires à l'existence de la modernité."

Une des pratiques qu'elle propose dans le livre est appelée "Co-sensing with Radical Tenderness" (sentir ensemble avec une tendresse radicale), texte basé sur ses travaux au sein du collectif Gesturing Towards Decolonial Futures (GTDF). Elle explique que ce texte tente d'activer une pratique politique de guérison qui reconfigure les liens entre la raison, l'affect et la relationnalité. Un des points proposé est d'"Interrompre les dépendances à la consommation, non seulement de "choses" mais aussi de connaissances, d'expériences et de relations." Elle pose en effet, pour revenir au sujet des formations, cours et stages, que la consommation excessive à laquelle on nous a habités·es ne se limite pas aux objets matériels, mais s'applique également aux connaissances, aux expériences et mêmes aux relations.

Autrement dit: dans quelle mesure le fait d'enchaîner les formations, les lectures, les stages, les cours ne s'inscrit pas également dans le même sillon sur lequel est basée la consommation (dont les prémisses sont mêlées à mon sens avec les principes de l'eugénisme et du néolibéralisme); à savoir que l'on n'est jamais assez bien, pas encore assez sain·e, que l'on n'a pas encore assez de succès, et pour y parvenir, ce sont des "choses" (au sens large) qu'il faut acheter et dont il faut tirer un profit identifiable, qui servira d'une manière visible et claire à notre amélioration?

🎓Je est un autre

Une objection courante à cela est: "Oui, mais je ne peux agir que sur moi-même, non?".

Dans le livre du même nom, Lauren Berlant crée le concept d'"optimisme cruel"5. Elle développe l'idée que la culture néolibérale capte les rêves et les espérances des personnes pour les détourner vers quelque chose qui va servir l'économie néolibérale, basée sur l'idée des individus en concurrence mutuelle, plutôt que les transformations collectives politiques. L'"optimisme cruel" expose les ressorts affectifs de la rationalité néolibérale ou du "sens commun". Lauren remarque en effet que les personnes continuent à imaginer leur vie et leur identité autour de la poursuite d'éléments désirables et reconnus socialement, tels que grimper l'échelle sociale, obtenir la sécurité de l'emploi et le bien-être économique. Or, tout ça est devenu de plus en plus difficile à obtenir dans le cadre des restructurations néolibérales, démarrées à la fin des années 1970. Elle ajoute encore que cette poursuite donne un sens à la vie des personnes, mais comme cela reste en partie inatteignable, le résultat est que les personnes s'engagent dans une lutte constante d'autogestion et d'amélioration de soi, focalisant en fin de compte l'attention sur soi, en tant qu'individu, empêchant par la même de s'engager dans l'action politique collective, car ce n'est pas ce qui a été rendu comme désirable.

Si tu penses (encore) que tes désirs relèvent uniquement de tes choix personnels, prenons un exemple. Est-ce que cela t’ait arrivé de ne pas aimer un type d'accessoire, un type de vêtement, une coupe de cheveux, ou même une chanson? Et, pas de chance, cela devient quelque chose de récurrent autour de toi. Tu tombes sans arrêt dessus, parce que d'autres personnes que tu suis, fréquentes ou apprécies, les portent ou diffusent cette chanson. Or, au bout d'un moment, tu as sûrement constaté que tu t'étais habitué·e, voir parfois que tu as même commencé à apprécier, ce que tu trouvais repoussant à la base. Voilà un exemple de façonnement du désir. Quelque chose qui est porté ou écouté par des personnes que tu apprécies va devenir désirable pour toi petit à petit, plus tu y es exposé, même si a priori tu n'aimais pas ça.

Je postule que c'est ce qui se passe en Occident avec le principe des collectifs, des groupements ou des communautés. La vision que l'on nous présente porte uniquement sur les aspects négatifs. Les supporters? Violents ou stupides. Les groupes religieux? Sectaires et oppressifs. Les communautés? Pensée unique et pas d'esprit critique. Les groupements féministes? Hystériques et extrémistes. Ne parlons même pas de l'image que nous avons du communisme. Ou la mauvaise réputation de l'esprit de village, des commérages, du fait qu'il soit détestable que tout le monde sache tout sur tout le monde. Attention, je ne dis pas que tout ceci n'existe pas! Il n'est pas question ici de tomber dans la pensée binaire, polarisante, mais plutôt de procéder par ajout, d'inviter à s'interroger sur les avantages et les bénéfices qui peuvent aussi exister dans les collectifs. Car rien n'existe qui n'ait que des aspects positifs ou négatifs. Réhabiliter ce que nous vivons dans la multiplicité des facettes est important.

🎓 Sortir de la souffrance

Une autre objection au fait de continuer à multiplier les formations, cours etc, consiste à dire "Oui mais si on souffre, ne devrait-on pas chercher à s’en sortir?"

Si, et même temps, beaucoup d'activités reconnues pour amener du bien-être, apporter un équilibre au niveau de la santé mentale et renforcer le sentiment de bonheur sont justement de type relationnel ou à portée collective:

  • Aider les autres;

  • Tout type d'activité consistant à se synchroniser avec autrui (Chanter en groupe; danser en groupe; même faire partie d'un groupe de tricot);

  • Prendre soin d’animaux ou avoir un animal tout court (Pour autant qu’on en prenne soin, sans le traiter comme un objet là pour notre seule satisfaction);

  • Se promener dans des milieux végétaux, en ayant l’intention de se connecter aux éléments qui nous entourent et pas en y allant comme si c’était un lieu à conquérir.

De plus, on a vu plus haut que les aptitudes apprises dans des cours ne sont pas faciles à mettre en pratique dans la vie de tous les jours, parce que nos réactions existent au sein de relations vivantes, et plus largement dans des écologies, c'est-à-dire dans des contextes divers. Et puis, il y a aussi le fait qu'on ne peut pas imposer le rythme d'apprentissage que l'on souhaite.

Apprendre quelque chose de nouveau et le mettre en pratique pour que cela devienne quelque chose de naturel se fait dans une écologie, c'est-à-dire que d'autres facteurs devront changer aussi6. Et c'est souvent quelque chose qui se fait dans le détail, dans la lenteur. Sauter tout de suite à la prochaine formation, car on n'a pas vu de résultats immédiats est donc totalement inutile, sauf pour alléger son compte en banque.

Zoom sur toi

Je t'invite à te demander:

  • Qu'est-ce que ça évoque chez toi quand tu penses à "action politique collective"? Aux "collectifs"? Quelles images ou pensées vis-à-vis des "communautés" viennent à toi? Quelles expériences en as-tu? Était-ce quelque chose de direct (tu as vécu quelque chose) ou d’indirect (médias, films, séries, livres, histoires d’autrui)?

  • Dans les situations indirectes, ces regroupements étaient-ils présentés sous un jour plutôt, positif, négatif ou neutre? Quelle est la proportion entre celles positives, neutres, que négatives?

  • Après avoir passé en revue les souvenirs dans lesquels des groupes t’ont été présentés (médias, films, séries, livres, histoires d’autrui), en quoi cela correspond à ce que tu penses des regroupements en général? Dans quelle proportion ton opinion est informée par tes expériences vécues directement vs des faits rapportés?

  • Parles-en autour de toi: pose les mêmes questions à ton entourage? Est-ce le même genre de tableau? Est-ce que certaines personnes que tu connais ont d’autres croyances par rapport aux collectifs? Quelles expériences différentes des tiennes ont informé leurs opinions?

Sources

1 Sur la communication non violente: Marshall Rosenberg: "Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs)" (1999)

2 Nora Bateson: https://batesoninstitute.org/nora-bateson/

3 Sur le néolibéralisme: Barbara Stiegler:"Il faut s'adapter" (2019)

4 Vanessa Andreotti: "Hospicing Modernity" (2021); Attention, l'autrice ne recommande pas de lire ce livre à tout le monde, en particulier si on ne se sent pas prêt·e à être chamboulé·e

5 Lauren Berlant: "Cruel Optimism" (2011)

6 Mon billet sur le fait de vivre dans des contextes multiples

Tissages

Par Corina Lupu

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