Est-ce que tu constates comme moi que parfois changer devient possible et d'autres fois, cela semble résister? Qu'est-ce qui fait ces différences? Changer, peut-il vraiment se réduire uniquement à une histoire de volonté individuelle?
Maison en Sardaigne © Tiziano Canu pour yatzer.com
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Est-ce que tu constates comme moi que parfois changer devient possible et d'autres fois, cela semble résister?
Fin 2007, une amie m'invitait à un stage de méditation sur un weekend, dans ce qui est devenu aujourd'hui Reso 1, fondé par Fabrice Midal. Des parties théoriques et pratiques se sont enchaînées. À la fin du stage, après avoir médité non sans difficulté environ 6 heures en tout, je me suis aperçue de la distance qui s'opéraient avec mes propres pensées. Cet effet m'a carrément séduite, ayant une tendance à ruminer jusqu'à la paralysie.
Ai-je pour autant instauré entre 20 à 45 minutes de méditation quotidienne, temps de pratique préconisé pour ancrer les bénéfices à long terme? Cela a dépendu des périodes de ma vie. Plusieurs se sont succédées: durant de longs mois, j'ai médité chaque jour, y compris dans des groupes, entrecoupé de périodes où j'ai interrompu totalement ma pratique, avant de reprendre durant de longs mois et d'arrêter ensuite, et ainsi de suite. Les fameux 21 jours (et autres théories 2) pour créer une nouvelle voie neuronale et ancrer une habitude ont été maintes fois démentis à titre personnel.
Y a-t-il des éléments explicatifs de ces variations? Oui, les moments où mes habitudes ont changé sont en rapport direct avec des modifications dans mes activités quotidiennes: je débute un nouveau travail, mon temps de trajet du matin se prolonge; j'ai des activités différentes chaque matin, variant ainsi aussi mon heure de réveil; je sors plus tardivement le soir de manière systématique, me refusant à sacrifier mon temps de sommeil au profit de la méditation, etc. Un premier constat que je peux en tirer est que ancrer ou non une habitude dépend non seulement de ma volonté mais aussi des conditions extérieures qui encadrent cette volonté.
Mardi 26 septembre 2023, je me suis rendue à une conférence donnée par Aurélien Barrau, intitulée "Catastrophe écologique - état du monde et perspectives", et qui était suivie d'une discussion auquel ce dernier a pris part, ainsi qu'Antonio Hodgers, Valentine Python et Stéphane Berthet, dans le cadre des Rencontres Internationales de Genève 3. Lors de cette 2ème partie, le Conseiller d'État genevois Antonio Hodgers observait avec étonnement (et je paraphrase) que malgré le fait qu'un pourcentage élevé de Suissesses et Suisses sont sensibles à la situation alarmante concernant l'environnement, il n'y a pas de changement proportionnel remarquable au niveau des comportements. Sur le moment, moi, c'est son étonnement qui m'a étonnée.
Le lendemain matin, je cherche la source pour le pourcentage cité par Antonio Hodgers. Je trouve qu'en effet, un sondage place l'environnement comme la principale préoccupation des personnes habitant en Suisse en 2022 4. Et puis, je cherche ce qu'il en est pour la France par curiosité. Je tombe sur des chiffres données par l'entreprise IPSOS annonçant l'enjeu en 3ème position des élections présidentielles de 2022, chez les Françaises et les Français 5. Ce n'est pas si différent entre les deux pays.
D'un autre côté, je m'interroge sur la pertinence de ces catégorisations. Dans ces sondages, les personnes interrogées sont invitées à mettre des ordres de priorité sur des sujets identifiés et nommés par les entreprises. Lorsque l'on regarde ce qui vient en 2ème et 3ème position en Suisse, on s'aperçoit qu'il s'agit du "système des retraites" et de "l'énergie" tandis qu'en France, il y a dans les deux premiers enjeux: "le pouvoir d'achat" et "le système de santé". Est-ce signifiant de séparer les domaines de cette façon? Une personne qui vit et agit dans son quotidien passe-t-elle d'un domaine à l'autre, de manière aussi cloisonnée? Dans quelle mesure n'a-t-on pas à faire là à une division des choses en parties, pour cela soit plus pratique pour nous, pour paraphraser Gregory Bateson?
Et là j'en reviens à ces différents types de changement et à l'étonnement d'Antonio Hodgers. Je reformule: puisque ces enjeux sont parmi les 3 premières préoccupations en Suisse et en France, pourquoi est-ce que les changements de comportement ne suivent pas?
En premier lieu, parce que comme le dit Nora Bateson, nous vivons dans plusieurs contextes en même temps, contextes se décrivant mutuellement. Qu'est-ce que ça veut dire? Prenons un exemple.
Je suis préoccupée par la question environnementale et j'aimerais changer mes comportements, parfait. Ok, et je dois payer mon loyer (dans l'une des régions les plus chères de Suisse); mon assurance maladie (pour laquelle on m'annonce une augmentation de 40% l'année prochaine); l'électricité ne cesse d'augmenter; si je veux consommer local, comme je n'ai pas de voiture, je dois me faire livrer, ce qui coûte plus cher (déjà que consommer local, c'est plus cher que d'acheter au supermarché des produits lambdas); acheter des produits ménagers et cosmétiques respectueux pour l'environnement, c'est plus cher; acheter des vêtements en matière naturelle et fabriqués dans des conditions qui n'exploitent pas les personnes, c'est plus cher.
Constat? Pour soutenir un modèle vertueux, je dois donc gagner beaucoup d'argent. Quels sont les domaines dans lesquels on gagne le plus d'argent? Selon une analyse effectuée par le site jobup.ch, portail de l'emploi en Suisse romande, les secteurs les plus rémunérateurs sont: les banques et les instituts financiers, les assurances, la construction, l’informatique et la chimie/pharmaceutique 6. Est-ce qu'ils sont aussi les plus vertueux? Absolument pas. Sauf à dégoter les quelques exceptions dans ces secteurs ne contribuant pas à empirer la situation environnementale, si je veux pouvoir me payer ce mode de vie vertueux, je dois en même temps travailler dans un secteur qui favorise l'opposé.
Tu vois ce que je veux dire maintenant par le fait que nous vivons dans plusieurs contextes en même temps et que séparer nos préoccupations en "environnement", "système de santé", "pouvoir d'achat", "énergie", n'a pas de sens? Lorsque je choisis un logement, cela aura de l'influence sur l'environnement (est-ce que les matériaux employés sont durables?) mais aussi sur l'énergie (est-ce qu'il est bien isolé et est-ce que les luminaires et appareils ménagers consomment peu?) mais aussi sur la pollution émise (est-ce que j'habite dans un endroit peu desservi en transports publics ou est-ce que j'ai des enfants à aller chercher et amener à droite à gauche, qui me contraignent d'avoir une voiture ou est-ce que mon travail se situe à un endroit peu pratique à atteindre en transports publics ou alors est-ce que mes horaires de travail font que les transports publics sont hors de question?) mais aussi sur le pouvoir d’achat (est-ce que je dois habiter dans une région chère parce que c'est le seul endroit où je peux trouver un emploi, compte tenu de mes compétences et diplômes?) etc. etc.
Expliquer de manière plus conceptuelle, nous n'agissons pas selon la représentation de la théorie économique néoclassique de l'homo œconomicus 7, qui voudrait qu'on choisisse toujours ce qui est le mieux pour nous, de manière rationnelle, pour maximiser notre bénéfice, dans l'absolu, nous agissons depuis notre situation spécifique, contrainte par diverses conditions extérieures à nous, que nous ne contrôlons pas forcément. Pour reprendre Gilles Deleuze, nous agissons depuis un agencement 8.
Et si nous souhaitons modifier l'une de nos habitudes ou adopter d'autres comportements, vous voyez à présent pourquoi ce n'est pas si simple, parce que chaque chose que nous faisons est reliée à de multiples autres choses. Si je veux acheter local plutôt que d'acheter au supermarché, cela peut avoir des conséquences en cascade dans divers domaines de ma vie. Par exemple: cela peut entraîner une modification du moment dans ma journée où je fais mes achats suivant où se trouve la source de produits locaux et les heures d'ouverture. Peut-être que je faisais du sport près du lieu où j'allais faire mes courses, et maintenant je dois aussi modifier mes heures de sport. Peut-être que cela va bouleverser ma manière de planifier mes repas de la semaine. Les recettes que je faisais auparavant devrons peut-être être adaptées, en fonction des produits qui vont différer. Mon budget nourriture devra augmenter, ce qui peut m'amener à réduire d'autres dépenses. Je devrais peut-être prévoir d'autres temps et d'autres lieux pour acheter d'autres produits que je trouvais avant au même endroit. Mon groupe relationnel va peut-être me percevoir différemment, ce qui peut avoir des conséquences sur le fait qu'on va me questionner ou sur le fait que mes références vont changer par rapport aux autres. Et on peut en rajouter, j'en suis certaine.
Revenons alors à comment faire pour changer? Il faut identifier le potentiel d'évolution de la situation présente. Toujours. Parce que notre manière de vivre actuelle est rodée. Physiquement, émotionnellement, intellectuellement, ça roule tout seul. Même si cela ne nous convient pas et même si nous en souffrons, la manière dont nous vivons aujourd'hui est celle qui demande le moins d'efforts pour notre corps (cerveau inclus). Et la question d'utiliser le moins d'efforts possibles ne relève pas d'un jugement moral: suis-je paresseuse ou non? Elle relève d'une question d'utilisation d'énergie. Pour maintenir nos fonctions vitales, agir, penser, ressentir, nous ingérons des aliments, produisant en partie de l'énergie à répartir quotidiennement. Modifier des comportements demande davantage d'énergie comparé à continuer à faire ce que l'on sait déjà faire. Nos pensées, nos émotions, nos ressentis vont donc toujours nous pousser vers ce qui est rodé.
Qu'est-ce que cela implique d'identifier le potentiel d'évolution de la situation présente dans le cas où j'aimerais changer ce que je mange? Utilisons le modèle "Estuarine Mapping" de David Snowden 9, consistant à identifier des éléments sur lesquelles je peux agir. Ceux-ci seront à agencer sur un graphique dont l'abscisse est le temps (physique) et l'ordonné est l'énergie (argent, attention, ressources), en fonction de l'effort pour les changer. Ainsi, cela me permettra de voir ce sur quoi je peux agir plus ou moins facilement. Par exemple, si je pense au fait de manger quotidiennement, qu'est-ce que je pourrais changer en termes d'énergie et de temps? Faire l'exercice va m'obliger à passer en revue tout ce qui est relié dans ma vie au fait de manger. Ensuite je pourrais examiner ce qui me prend moins d'énergie et de temps, ce seront les éléments les plus faciles à changer. Commencer par ceux-ci peut m'aider à changer mes habitudes. Peut-être que cela signifiera de démarrer par tester de nouvelles recettes. Peut-être que cela pourra impliquer de manger local une ou deux fois par semaine d'abord.
Si je reviens au point de départ: qu'est-ce qui fait que certaines fois changer semble plus facile que d'autres, je constate d'abord que mes habitudes sont ancrées dans plusieurs aspects de mon quotidien et ne peuvent pas être changées sans prendre en compte l'ensemble de mon vécu. Changer un élément va avoir des répercussions en cascade sur tout ce que je vis d'autre et qui y est aussi mêlé. L'autre point important à savoir c'est que je vais toujours sentir davantage d'affinités avec ce que je connais. En d'autres termes, il s'agit de trouver le prochain pas possible, pour citer à nouveau David Snowden, en prenant en compte toute la situation. Et surtout, laisser tomber l'idée d'isoler le nouveau comportement de tout contexte, en essayant de l'insérer entre deux autres moments de sa journée, comme s'il s'agissait de glisser un livre entre deux autres livres de sa bibliothèque. Penser qu'il s'agit uniquement d'une question de volonté et se forcer jour après jour, jusqu'à ce que ça prenne, sera très coûteux en énergie. Et quelqu’un paiera.
Rappelle-toi d’une fois où tu as très bien réussi à changer quelque chose de manière durable (un comportement ou une habitude), comment ça s’est passé? Qu’as-tu fait? Quelles étaient les circonstances extérieures? Qu’est-ce qui était favorable? Qu’est-ce qui l’était moins?
1 Site de Fabrice Midal: https://reso.co/fr/
2 Phillippa Lally, Cornelia H. M. van Jaarsveld, Henry W. W. Potts, Jane Wardle “How are habits formed: Modelling habit formation in the real world” in European Journal Of Psychology (Vol. 40; :Issue 6 October 2010; Pages 998-1009): https://doi.org/10.1002/ejsp.674
3 Aurélien Barrau - "Catastrophe écologique - état du monde et perspectives": https://www.youtube.com/watch?v=a5RQYI89plY
4 Suisses et Suissesses interrogées par le Crédit Suisse pour son baromètre des préoccupations paru en 2022: https://www.credit-suisse.com/about-us/fr/rapports-recherche/etudes-publications/barometre-des-preoccupations/centre-de-telechargement.html
5 Français et Françaises interrogées en 2022 avant les élections présidentielles: https://www.ipsos.com/fr-fr/presidentielle-2022/presidentielle-2022-lenjeu-social-une-priorite-des-francais-dont-ils-estiment-quelle-nest-pas-assez
6 Les secteurs d’activités rémunérateurs en Suisse romande: https://www.jobup.ch/fr/job-coach/les-secteurs-dactivite-qui-remunerent-le-plus-en-suisse-romande/
7 https://fr.wikipedia.org/wiki/Homo_%C5%93conomicus
8 https://fr.wikipedia.org/wiki/Agencement_(philosophie)
9 En anglais: https://thecynefin.co/estuarine-mapping/