Une technologie n'est ni bonne ni mauvaise en elle-même, seule va compter la manière dont on va l'utiliser. Ça semble logique, mais est-ce que ça l'est tant que ça? Une technologie donnée est-elle en partie porteuse du résultat de son utilisation? Comment expliquer ça?
"This is Not A Phone" © Lorelei Beckstrom via http://loreleibeckstrom.com/
Une technologie n'est ni bonne ni mauvaise en elle-même, seule va compter la manière dont on va l'utiliser. Ça semble logique?
Pour mieux comprendre cette idée, prenons un exemple. Un couteau ne porterait pas en lui-même le fait d'être planté dans la jambe de quelqu'un ou de couper une carotte, c'est la personne l'utilisant qui serait seule responsable de l'usage. Il s'agit là d'une conception instrumentale de la technologie, à savoir que seule la manière d'utiliser un objet ou une technique serait porteuse du résultat.1
Sauf que d'un autre côté, utiliser un couteau ou une éponge n'est pas équivalent. Si je plante un couteau ou une éponge dans la jambe de quelqu'un, les conséquences seront différentes. Admettons que je sois frappée d'une amnésie sélective momentanée et que j'oublie l'existence de tout instrument tranchant, aurais-je toujours l'idée de trancher finement du jambon?
Pour se passer de l'amnésie, prenons un autre exemple: lorsqu'il n'y avait ni internet, ni téléphone et que le seul moyen de rester en contact avec une personne partie en voyage était de s'écrire des lettres, à quelle intervalle temporelle semblait-il normal d'avoir des nouvelles de quelqu'un? Est-ce que cela se comptait en heures ou plutôt en semaines? Et qu'en est-il aujourd'hui avec internet? La technologie ne nous informe-t-elle vraiment pas de ce qui nous semble normal?
L'autre jour je discutais avec une enseignante d'école enfantine suisse (je rappelle qu'y vont des enfants de 4 et 5 ans), elle me confiait devoir trouver des activités entrant dans le cadre de “l'éducation numérique” à faire avec ses élèves. Intriguée par ce que l'on voulait dire par “éducation numérique”, j'ai découvert que l'appellation a été introduite en 2021, comme nouveau domaine disciplinaire pour les trois cycles dans le Plan d’études romand.2 Or, l'origine de l'affaire se trouve dans la Déclaration de la Conférence intercantonale de l'instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), relative aux finalités et objectifs de l'école publique, datant de 2003.3 Y est stipulé dans une des points que l'école publique doit fonder et assurer le développement : “d'un usage pratique et critique des supports, instruments et technologies de l'information et de la communication.”
En même temps je m'interroge: est-ce qu'en 2003, date à laquelle le smartphone n'existait pas on pouvait se douter de la place que prendrait les écrans en 2021, date à laquelle a été effectivement introduit le domaine d'“éducation numérique”? Comment prendre la décision d'intégrer ce nouveau domaine sous cette appellation, dès l'âge de 4 ans, comme si rien n'avait changé entre deux?
Depuis justement, plusieurs études4 ont indiqué que les enfants de 3-4 ans passent déjà aux alentours de 2h, voire plus par jour sur des écrans, quand l'OMS en recommande moins d'1h pour respecter leur développement psychosocial. Est-ce alors opportun d'en rajouter avec l'éducation au numérique à l'école enfantine?
Bien qu'il existe certains bénéfices à utiliser des tablettes grâce aux applications développées pour apprendre à lire plus rapidement par exemple, il existe aussi un risque de déconnexion de la relation à l'autre5. Et comme le disait Marshall McLuhan “Le message, c'est le medium”.6 En d'autres termes: la technologie, n'est pas neutre, elle nous apprend ce qu'il est possible de communiquer. De la même manière qu'avec l'exemple des lettres vs internet de tout à l’heure.
En quoi les réseaux sociaux et l'usage de l'intelligence artificielle nous apprennent ce qu'il est possible de communiquer? Dans un podcast7, la psychothérapeute Esther Perel explique que beaucoup de nos problèmes relationnels en tant qu'êtres humains sont complexes et prennent la forme de dilemme. Or, dit-elle, ces technologies nous apprennent à penser en termes de problème-solution uniquement, et non à supporter la complexité de la vie, c'est-à-dire en étant capable de rester avec tous ses aspects contradictoires en même temps.
La forme même des réseaux sociaux nous apprend que lorsqu'une personne écrit quelque chose, il nous faut “commenter” ou réagir d'une manière limitée par des émoticons donnés. Si on essaie de répondre autre chose qu'un commentaire direct à un post, on sera vite rappelé à l'ordre: "vous ne répondez pas à ce que la personne dit", "vous êtes hors sujet, à côté de la plaque".
Esther Perel explique que la technologie affecte la manière dont nous relationnons avec les autres et avec nous-mêmes. Elle parle de “l'intimité artificielle” apprise à travers notre usage des réseaux sociaux et des IA. Nous avons l'impression d'avoir une foule de connaissances et d’interactions, mais les nuances des relations existant en face à face sont gommées. Elle ajoute encore que ce sont les critères mêmes de l'intimité qui sont modifiés, parce que nous réduisons nos attentes en fonction de ce que la technologie rend disponible. De la même manière que l'on a fini par considérer le fast food comme de la nourriture, alors même que les nutriments y sont faibles, être en relation dans des conditions d'intimité artificielle va se confondre avec de l'intimité tout court. En effet, à force de relationner à travers les réseaux sociaux ou de parler à des intelligences artificielles sur des applications, nous réduisons nos critères d'évaluation de ce qu'est une relation intime.
En revanche, là où le bât blesse, c'est que tout comme le fast food ne nous apporte pas les nutriments dont nous avons besoin, même si nous avons l'impression que c'est de la nourriture, les relations artificielles ne remplissent pas les besoins humains que nous avons, même si nous les confondons avec des relations intimes. Or, en partant du faux postulat que la technologie serait neutre, nous n'identifions pas la bonne cause, à savoir que les personnes diminuent leurs attentes pour correspondre à ce que ces technologies leur ont appris, justement parce que le message est le medium.
En fin de compte, Esther Perel demande: est-ce qu'il y a vraiment une crise au niveau de la santé mentale ou est-ce que cette crise est une réaction normale face à la manière dont nous vivons, toujours plus étroitement liée aux réseaux sociaux et aux IA? Observons ce que cherchent à faire ces technologies: quel est leur but? Celles-ci ont comme principe de nous rendre la vie plus facile, en éliminant l'incertitude et l'inconfort, en nous soumettons à des situations les plus prévisibles et agréables possibles, en devançant nos besoins.
Cela dit, la nature même de la vie est faite d'incertitudes: maladies, morts, ruptures, changements, différences d'opinion, etc. Et pour rester flexible et acquérir les compétences nécessaires pour y faire face sans s'effondrer, il faut s'y confronter et vivre toutes ces situations. Imaginez une enfant qui serait protégée en permanence de tous les risques et problèmes depuis sa naissance, en anticipant et éliminant tout ce qui pourrait lui être pénible. Quel genre d'adulte cela ferait? En creux, on lui aurait appris à devenir intolérante à la moindre difficulté, faute d'entraînement. De la même manière, les IA visant à nous éviter de nous confronter aux situations d'incertitudes, c’est au contraire plus d'anxiété, plus de doutes, plus de peurs qui sont créées.
Il n'est pas question de conclure à la nécessité d’éliminer tout type de technologie pour revenir à un temps où il n'y en aurait pas eue. Car il n’est pas juste question ici des nouvelles technologies de l'information et de la communication, mais de toute technologie. Chacune d’entre elle nous apprend comment vivre. Ne pas savoir ce que l'on a appris exactement n'est pas le signe qu'on n'a rien appris, mais possiblement plutôt qu’on l'a tellement bien intégré que c'est devenu normal. Savoir écrire nous apprend par exemple à ne pas tout retenir et à stocker de l’information sans pour autant la comprendre. D’un autre côté, lorsque l’on ne pas sait pas écrire, on retient sans doute l’essentiel de ce qui sert pour vivre et interagir avec son environnement.
Pour aller plus loin, si l'on souhaite enrichir sa manière de penser, il s'agit plutôt de procéder par ajout que par soustraction. Lors de l’éventuelle mise en œuvre d'un nouvel algorithme ou d'une nouvelle AI, on pourrait par exemple se demander, comme Aurélien Barrau, si parce que c'est techniquement possible, c'est pour autant souhaitable, au regard des potentielles conséquences. Une autre manière d'enrichir la réflexion serait de se baser sur le principe de la septième génération8, issu du peuple Haudenosaunee (connu souvent comme les peuples Iroquois). L'idée est de prendre une décision quelle qu'elle soit en considérant que les conséquences devront être soutenables pour sept générations. Imaginez comment En cela affecterait notre manière de prendre des décisions.
1 https://www.philolog.fr/la-technique-est-elle-une-activite-neutre/
3 https://www.ciip.ch/files/8/Declaration_CIIP_Finalites-objectifs_ecole_2003-01-30%20.pdf
4 https://academic.oup.com/pch/article/28/3/184/7163632?login=false
5 https://www.worldscientific.com/doi/abs/10.1142/S2810968623500018
6 https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_m%C3%A9dium_c%27est_le_message
8 https://en.wikipedia.org/wiki/Seven_generation_sustainability