Qu'est-ce que c'est agaçant de discuter avec quelqu'un qui ne voit pas à quel point j'ai raison! Combien de fois as-tu pensé comme ça? Un nombre bien trop grand pour moi, jusqu'à ce que je comprenne que c'était une mauvaise approche. Et parfois je me laisse quand même happer par la tentation des débats stériles.
It was dark inside the wolf © Rei Xiao sur https://www.instagram.com/reixiao_
Qu'est-ce que c'est agaçant de discuter avec quelqu'un qui ne voit pas à quel point j'ai raison! Combien de fois as-tu pensé comme ça? Un nombre bien trop grand pour moi, jusqu'à ce que je comprenne que c'était une mauvaise approche. Et parfois je me laisse quand même happer par la tentation des débats stériles.
Qu'est-ce qui rend les débats stériles si tentants? Probablement qu'un aspect culturel entre jeu. Bien qu'habitant la Suisse romande, je suis imprégnée également par la culture française s'invitant dans les maisons et les esprits par les écrans de tous genres et tailles. Nos voisins disposant de moyens plus conséquents pour diffuser des contenus, l'offre s'avère bien plus étendue si l'on se tourne aussi de ce coté-là. Et nos voisins adooooorent les débats. Des émissions dans lesquelles les invité·e·s, aux avis tout à fait opposés, s'écharpent pendant des heures, il y en a pléthore. Cette forme est choisie par excellence, sous la forme d'un duel lors des élections présidentielles.
Mais il n'y a pas que nos voisins Françaises et Français qui s'y adonnent. Les milieux politiques en général sont pris dans cette nécessité. Depuis la Révolution française, moment à partir duquel a été imputée la division entre la droite et la gauche1, et les valeurs divergentes attachées, ce modèle a fait tache d'huile. J'ignore si cette vision existe sur l'ensemble de la Terre, mais partout où c'est le cas, cela a probablement un lien avec le fait que les pays colonisateurs ont exporté (et imposé) toutes les institutions jugées civilisatrices, dont la manière de faire de la politique. Et ont laissées tout ça en cadeau en quittant les lieux.
Je ne vais pas filer la piste justificatrice de ce fonctionnement, ayant déjà fait une vidéo pour en traiter en partie 2, mais aborder la question de la forme, plutôt que du fond.
Si tu ne vois pas de quoi je parle et pourquoi ils sont stériles, prenons des exemples de débat classique: faut-il privilégier la sécurité ou la liberté? Es-tu du côté de la vérité ou de la croyance? Est-ce que ma personnalité est acquise ou innée? Et tu peux ajouter d'autres points qui font l’actualité.
Si je prends la forme et pas le fond des débats, en reprenant ce qu’Isabelle Stengers dit dans une conférence 3, je te propose de te demander: qu'est-ce que ce type de question est en train de te faire? Est-ce une question qui empoisonne ta pensée ou qui la met en marche?
Isabelle explique que nous aimons "cultiver un certain art des faux-problèmes, c'est-à-dire des problèmes réduits à une opération offensive, fait pour désertifier, c'est-à-dire supprimer tout type de prise qui permettrait de compliquer la situation." Elle ajoute que ce type de faux-problème relève d'un art de poser les problèmes de manière agressive, polémique, et qui, en fin de compte, empêche de penser.
Pourquoi? Et bien parce que nous avons à faire à des questions complexes, et dans ce domaine, se demander ce qui est vrai ou faux n'est pas applicable. David Snowden a très bien expliqué cela dans le framework Cynefin 4, élaboré comme aide à la prise de décision.
Dans ce framework, il distingue trois types de systèmes (avec un 4e (aporie/confusion) lorsque l'on ne sait pas dans lequel on se trouve) :
Les systèmes ordonnés dans lesquels les relations de cause à effet sont claires ou peuvent être découvertes grâce à de l'analyse.
Par exemple: est-ce que je dois utiliser un marteau ou une pioche pour planter un clou?
Ou encore: comment réduire le temps de montage d'un avion?
Les systèmes complexes dans lesquels la seule façon de comprendre le système est d'interagir avec lui.
Par exemple: aux mêmes conditions de travail et salariales, est-ce que je dois aller travailler dans l'entreprise Tartempion ou dans l'entreprise Quichaupignon?
Ou encore: comment faire en sorte que les employé·e·s de Quicheaupignon soient plus autonomes?
Les systèmes chaotiques dans lesquels les turbulences prévalent et où est nécessaire une action immédiate qui va stabiliser.
Par exemple: lorsqu'une inondation a lieu, que faire?
Ou encore: une personne à un poste clé est absente (par exemple le conducteur du train qui part dans 5 minutes), que faire?
Si je reprends ce qu'Isabelle Stengers appelle des "faux-problèmes", on voit qu'ils font partie du domaine complexe, dans lequel il n'y a pas de relation de cause à effet directe entre les éléments. On affaire à des sujets dans lesquels il y a plusieurs contextes en même temps. (Voir l'article que j'ai écrit ici pour en savoir plus sur ce que veux dire le fait vivre dans plusieurs contextes à la fois) 5. C'est-à-dire que l'on ne peut pas identifier clairement, une bonne fois pour toute, à quoi on a affaire, pour mettre tout le monde d'accord. Et s'obstiner à vouloir faire comprendre aux autres ses arguments est vain, car l'autre est occupé à faire exactement la même chose. Or, c'est exactement ce que l'on nous pousse à faire dans un débat. C'est pourquoi s'engager dans une discussion de type est-ce X ou Y mène uniquement à l'escalade conflictuelle.
Par exemple, est-ce que je suis pour la sécurité ou la liberté? Qu'est-ce que ça va me faire de poser la question en ces termes? Ça va m'amener très loin de la réalité vécue. Je suis invitée à me poser cette question en faisant comme si discuter de ces concepts hors de toute situation vécue avait un sens, comme si on pouvait atteindre une réponse pure dans l'absolu. Mais c'est totalement faux. Ces deux concepts n'existent que dans l'intimité des situations réelles quotidiennes où on les trouvera mêlées à d'autres concepts.
Si je suis piétonne et que je veux traverser la route. Est-ce que je suis pour la sécurité ou la liberté? Ça dépend. Si c'est une route sur laquelle les voitures se suivent sans discontinuer, je vais appuyer sur le bouton qui enclenchera le feu rouge pour les voitures et attendre avant de traverser. Je vais donc privilégier la sécurité. Si c'est une route peu fréquentée et que j'ai une bonne visibilité, je ne vais pas appuyer sur le bouton pour enclencher le feu rouge pour les voitures, je vais regarder à droite et à gauche et traverser lorsqu'il n'y a personne. Je vais donc privilégier la liberté. Maintenant, si c'est une route peu fréquentée et que j'ai de la visibilité, mais que je tiens par la main un enfant de trois ans, je vais plutôt choisir d'attendre au feu. Tu vois? Plusieurs contextes en même temps.
Si je reprends les types de domaine présentés par David Snowden, ce sur quoi les personnes s'écharpent sur les réseaux sociaux, sur les plateaux télé, dans les débats politiques, sur les prises de positions univoques faites sur les chaînes YouTube, concernent des situations complexes dans la très grande majorité des cas. Or, le débat n'est pas du tout ce qui est approprié pour en parler.
En fait ça dépend encore de ce que l'on cherche à faire. Comme le dit Esther Perel: est-ce que tu cherches une résolution ou est-ce que tu cherches à avoir raison? Or, la forme même du débat (pour ou contre) cherche à identifier un·e gagnant·e ou un· perdant·e. Les débats n'ont pas comme objectif de trouver une résolution, mais de désigner qui a raison. Qui a du pouvoir sur l'autre? Par conséquent, lorsque l'on s'engage dans un débat, on ne cherche pas une résolution dans laquelle on repart bras dessus, bras dessous avec les autres, mais on cherche à gagner, et à mettre l'autre à terre.
Comment dépasser cette forme stérile, et qui mène tout droit au conflit? Qu'est-ce qui est approprié pour trouver une résolution?
Dans le chapitre rédigé par Zhen Goh du livre "Cynefin - Weaving Sense-Making into the Fabric of Our World" 6, elle aborde les points communs entre le Taoïsme et la complexité telle que définie par David Snowden. Elle explique que dans les deux, il y a: "le besoin de faire un subtil pas de danse de côté - la danse consistant à maintenir ouvert l'espace pour permettre l'émergence, tout en répondant d'une manière cohérente aux questions qui se posent." En d'autres termes, il s'agit de tenir tous les éléments concernés en même temps, tous les contextes en même temps, sans rien faire d'autre que ça, sans se précipiter dans l'action.
Pour aller dans le même sens, dans la même conférence citée en début de l’article, Isabelle Stengers et Didier Debaise en appellent, avec Alfred North Whitehead à procéder par ajout, et surtout à ne pas utiliser d'arguments visant à exclure, c'est-à-dire visant à démolir, visant à désertifier la situation.
Là encore, il s'agit d'éveiller notre curiosité.
Ces réflexions m'ont conduit à me demander ce qui m'a permis de développer mes capacités visant à avoir un avis, à avoir raison, et à éradiquer rapidement l'incertitude. Et quelles situations avaient permis d'exercer chez moi des capacités de curiosité, des aptitudes pour supporter l'incertitude et tenir tous les contextes en même temps, et à favoriser le fait de changer d'avis.
Comme activité/situation développant le fait de donner son avis, la nécessité d'avoir raison, et impliquant d'éradiquer rapidement l'incertitude, je vois:
Tous les jeux de compétition (certains consistent à répondre à des questions mieux que les autres; certains consistent à faire une activité plus vite que les autres);
À l'école, donner la bonne réponse par oral est récompensé. Ne jamais rien dire est toléré pour autant qu'on donne les bonnes réponses par écrit. Donner la mauvaise réponse est puni;
Au travail, être assertif/ve est toujours récompensé, même lorsqu'on se trompe du moment que l'on sait tourner la chose à son avantage; avoir des doutes est mal vu.
Comme activité/situation développant la curiosité, des aptitudes pour supporter l'incertitude et favoriser le fait de changer d'avis, je vois:
Les activités artistiques (pratiquées ou alors ce qui est vu/lu/entendu, et particulièrement en étant poussé à s'intéresser à ce qui n'intéresse pas à la base);
Les voyages désorganisés;
L'improvisation;
Apprendre une matière/discipline/langue nouvelle, une activité manuelle inconnue;
Travailler dans 23 organisations et 9 industries différentes;
En gros, tout ce qui met dans des circonstances et avec des personnes où l'on est désorienté·e et où l'on doit quand même faire avec.
Après avoir réfléchi à toutes ces activités et à ce qui est valorisé socialement, je me dis que la balance penche largement vers le fait de donner son avis, la nécessité d'avoir raison, et impliquant d'éradiquer rapidement l'incertitude. Avec tout ça, il n’est pas surprenant que participer aux débats soit si prisé.
Cependant, la prochaine fois que tu te surprends à vouloir donner ton avis tranché sur un sujet, je te propose de te demander quelle est ton intention? Quelle issue espères-tu de cette interaction? Et avec Isabelle Stengers: qu'est-ce que ce type de question est en train de te faire? Est-ce une question qui empoisonne ta pensée ou qui la met en marche?
Quelles situations/activités ont permis d'exercer chez toi des capacités de curiosité, des aptitudes pour supporter l'incertitude, tenir tous les contextes en même temps et le fait de changer d’avis?
Quelles situations/activités ont permis de développer chez toi des capacités visant à avoir un avis, à avoir raison, et à éradiquer rapidement l'incertitude?
Quelle est la proportion entre les deux?
Rappelle-toi d'une situation où on a valorisé chez toi le fait de changer d'avis? Le fait d’être curieux/euse? Le fait de douter?
1 Naissance de la division politique droite/gauche.
2 Pratiquez-vous la binarité ou la polarisation ? (et devriez-vous)
3 Conférence à l'ERG d'Isabelle Stengers et de Didier Debaise "Pour un pragmatisme spéculatif"
4 Cynefin sur le wiki dédié
5 Mon article dans lequel je parle des contextes multiples
6 David Snowden & Friends: “Cynefin - Weaving Sense-Making into the Fabric of Our World” (2021)